Le FN n’aura ni mon vote ni ma haine. Par Philippe Bilger Intéressante analyse.

Philippe Bilger
Chaque semaine, Philippe Bilger prend la parole, en toute liberté, dans FigaroVox. Il est magistrat honoraire et président de l’Institut de la parole. Il tient le blog Justice au singulier et est l’auteur de Ordre et désordres paru aux Éditions Le Passeur en avril 2015.
Le FN n’aura ni mon vote ni ma haine.
Pourquoi?
Parce que les choix politiques ne sont pas contradictoires avec l’équité démocratique. Parce qu’être un citoyen s’espérant éclairé n’implique pas qu’on soit indifférent au traitement des partis dont on ne partage pas les convictions.
Parce que, faute de l’avoir interdit, on ne peut pas appréhender le FN et ses millions d’électeurs comme si le premier n’était pas licite dans l’espace républicain et que les seconds étaient tous des pestiférés au pire dévoyés, au mieux abusés.
Parce que le président de la République, en ne respectant pas son engagement pour l’instauration de la proportionnelle (Le Point), choisit de sous-représenter une large catégorie de Français au lieu de veiller à un pluralisme parlementaire qui serait la traduction du pays réel.
Parce que cette injustice exacerbe les tensions et les frustrations que le pouvoir prétend apaiser par une étrange alchimie mêlant l’hystérie, le moralisme à géométrie variable et l’obsession de l’élection présidentielle à venir.
Parce que je déteste les postures politiques, culturelles et médiatiques ; et qu’on m’impose ce qu’il est convenable de penser, ce qu’il est obligatoire d’approuver ou de dénoncer.
Parce que j’en ai assez de ces journalistes qui, par ignorance et superficialité, privilégient l’aigreur de la forme à la force du fond et croient être des héros en «se payant» le seul FN avec en même temps, partout ailleurs, une frilosité dans le questionnement.
Parce que la haine n’est pas mon fort et que je préfère la contradiction à l’invective, les idées aux préjugés et le respect de tous mes concitoyens à l’opprobre projeté sur une multitude d’entre eux.
Parce que je hais seulement le mépris avec lequel les élites autoproclamées et médiatiquement validées considèrent le peuple et tous ceux qui n’ont pas compris qu’une société bonne pour les privilégiés et les heureux était forcément idéale.
Parce que Marine Le Pen a osé chasser son père du champ politique et qu’elle a ainsi débarrassé son parti de la périphérie odieuse et répétitive d’obsessions historiques qui mettaient à mal la dignité et la vérité et, donc, des nostalgiques d’idéologies honnies.
Parce que la présidente du FN a posté sur son compte Twitter trois images atroces du 13 novembre, que cette exhibition de sa part est scandaleuse, qu’elle en a retiré seulement une mais qu’il ne faut pas oublier que son parti a été assimilé aux tueurs de Daech – Pascal Bruckner s’est élevé contre cette confusion – et qu’avec une célérité trop rare le parquet de Nanterre a ordonné une enquête pour diffusion d’images violentes (TF1).
Parce qu’aucun parti n’a de leçons de morale à donner et qu’un inventaire objectif, toutes transgressions, indélicatesses et compromissions comprises, ne ferait pas apparaître une indiscutable légitimité chez les censeurs et l’abjection exclusive de leurs cibles.
Parce que le FN joue sur tous les tableaux et cumule des registres qui, les uns et les autres assemblés par la démagogie du «il n’y a qu’à», lui permettent, à la fois, de cultiver une apparence de dissidence, un semblant de pragmatisme et l’artificiel d’un programme élaboré à hue et à dia, sans plausibilité technique et crédibilité opératoire.
Parce que, s’il est indéniable que la présidente du FN aspire à l’exercice des plus hautes responsabilités, la rançon de cette ambition devrait impliquer en amont non pas un immense et désordonné fourre-tout mais une structure et des propositions avec une logique interne incontestable.
Parce que je considère en même temps qu’il n’y a pas, sur le plan de l’immigration, de l’identité, de la lutte contre le terrorisme, de la sécurité et de la justice, un gouffre entre le FN et LR et qu’une pensée intelligemment conservatrice aurait le droit de faire son miel rigoureux, vigoureux de cette identité de visions.
Parce que mon approche de la liberté, de la responsabilité et de l’ordre me rend proche de cette philosophie sociale et pénale dont l’humanisme n’est pas le déguisement de la faiblesse.
Parce que sur l’euro, sur l’Europe, sur la politique économique et sociale, sur une conception internationale trop cynique dans son réalisme et trop peu attachée aux droits de l’homme dans sa rudesse affichée, trop d’écart existe entre ce qu’une droite honorable a le droit de se concéder et le devoir de s’interdire et le FN.
Parce que la raison de la supériorité électorale et populaire du FN par rapport au Front de gauche ne réside pas dans la crise du chômage et le malheur social mais dans le plébiscite accordé au FN pour la justice, la sécurité et sa prescience sur le terrorisme islamiste.
Parce que l’état de l’autorité est lamentable en France et l’autorité de l’Etat structurellement défaillante et qu’il est énervant d’entendre notre président de la République n’invoquer les foudres d’une démocratie enfin revigorée que contre le terrorisme, le racisme et l’antisémitisme et laisser de côté tout ce dont Christiane Taubira s’acquitte si mal, c’est-à-dire l’essentiel, crimes et délits mêlés.
Parce que, après les deux tours des élections régionales, il ne suffit pas de se féliciter d’avoir privé le FN de la présidence d’au moins trois régions mais d’être inspiré par un véritable esprit civique se préoccupant du sort de ces 6,8 millions d’électeurs que leur adhésion sans doute durablement stérile va laisser sur le bord de la République.
Parce que, s’il y a plusieurs motifs à leur désertion de la politique traditionnelle à la fois convenable et hors sol – lumineusement exposés par Luc Ferry -, le principal est cependant l’incapacité des partis classiques à avoir su les retenir et leur répondre (Le Figaro).
Parce que la France ne pourra pas supporter longtemps cet éclatement en trois familles dont l’une apparaît, sur le plan national, récusée par les deux autres et semble se réjouir de cet ostracisme, dans ce tripartisme qui manifeste l’incohérence d’un paysage politique partagé entre désespoir et révolte d’un côté et congratulations démocratiques sur une France en perdition de l’autre.
Parce qu’il n’est pas concevable que la part orthodoxe du FN ne puisse pas, un jour, être assimilée par un parti de droite suffisamment sûr de lui-même pour échapper aux fausses pudeurs et aux blocages qu’une mauvaise conscience de gauche a habilement suscités et multiplie avec la complaisance de ceux qui ne devraient pas être dupes.
Parce que le FN ne pourra pas demeurer longtemps, dans cet espace où il prétend viser le pouvoir, dans une alternative entre une autonomie impuissante et un démembrement opératoire.
Parce qu’il devra abandonner ses absurdités et ses incohérences ou stagner dans un intégrisme délétère et sans avenir.
Parce que la recomposition que préparent le président, pour gagner en 2017, et le Premier ministre pour vaincre en 2022, n’est pas celle dont l’électorat lucidement conservateur a besoin puisqu’elle viserait à favoriser une alliance entre une gauche impuissante et aujourd’hui discréditée et une droite des bons sentiments et de la rupture systématique de ses promesses. Elle n’apporterait à une société qui n’en peut plus d’attendre son heure rien de plus qu’un consensus de façade pour un vrai désastre.
Parce que la seule manière de sortir du piège n’est pas de faire sortir le FN de la pièce mais de prendre possession de lui pour ce qu’il a d’acceptable, de responsable et de populaire et, par conséquent, d’effacer l’extrême pour ne garder que l’apport d’une droite aussi respectable que les autres.
Parce que, si on chasse les délires d’une France verrouillée et régressive et si on fait retour à l’essentiel, le combat mené, par exemple, par Eric Ciotti ou Thierry Mariani n’est pas désaccordé dans sa nature d’avec celui que le FN a commencé il y a longtemps avant que le président de la République implicitement en reconnaisse la validité.
Qu’y aurait-il de «nauséabond» à opposer à une gauche consciente de son identité et ne disparaissant pas sous la table électorale comme récemment, une droite multiple et riche de l’aiguillon des uns sur les concepts des autres?
Le FN n’aura ni mon vote ni ma haine.
Je n’ai pas envie de dégrader le premier et de gaspiller la seconde.
Cet article a été publié dans Philippe Bilger et marquée .

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