- Le député des jours de colère – par Christian Seguin journal Sud Ouest

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JEAN LASSALLE, 59 ans, va publier en janvier au Cherche Midi « À la rencontre des Français », le livre sur son tour de France de 6 000 kilomètres en neuf mois. Il y donne le fruit de sa gigantesque enquête de terrain. L’avenir de l’Europe et l’existence de la France à l’intérieur apparaissent comme une préoccupation essentielle des Français, au même titre que la dette, le chômage, la mondialisation et l’avenir de nos enfants. Cet ouvrage précédera un autre récit sur l’Europe.

Ce pourrait être un conte d’Andersen, « Le Vilain Petit Canard », par exemple. L’histoire d’un volatile disgracieux, rejeté par la couvée, car trop différent. Jean Lassalle n’a pas su se dépatouiller de l’enfance. De sa trentaine de fractures du nez, toutes ne viennent pas du rugby, quand il était champion de France scolaire avec l’équipe du lycée de Montardon, près de Pau. L’enfant gauche et malhabile, muet d’incompréhension, a beaucoup pris de ballons ou de pierres dans la figure. Sa naissance, déjà, avait inquiété. Probablement Marie, sa mère, était-elle trop jeune. Comment à 16 ans mettre au monde un bébé de près de 5 kilos si loin de tout, dans une ferme postée à 2 kilomètres de l’église ? Le premier fils de François, berger philosophe transhumant, a mis huit jours à naître à Lourdios-Ichère, en vallée d’Aspe, France, et vingt ans à se jurer qu’il ne pleurerait plus jamais.
Il ne reste rien du jeune homme de 17 ans en grave dépression, mais d’intenses lumières de l’enfant de 11 ans à qui un professeur prescrivit les philosophes grecs, dévorés jour et nuit. Un vilain canard devenu cygne à 21 ans, maire de son village, orateur dominant de 1,90 m, conseiller général au Parlement de Navarre à 26 ans. Depuis, l’électron libre du Haut Béarn affronte à mains nues les forces armées auxquelles il refuse de se soumettre. L’enjeu, pour sa vallée en désertification, ne varie pas depuis quarante ans. Aux démissions d’un État évaporé, au sanctuaire de la chlorophylle d’altitude dont l’ours symbolise le caractère de jardin primaire, il oppose l’exigence d’égalité et la fusion homme-territoire, fondée ici sur la géographie et l’histoire d’une communauté pionnière en démocratie. Jean Lassalle clame un sentiment d’appartenance incomparable, que le Bassin parisien peut juger excessif.
Il refuse de devenir ministre
On sait que sa popularité excédentaire tient à trois protestations tonitruantes. En 2003, quand il chante à l’Assemblée nationale « Aqueros Mountagnos », l’hymne des Occitans, pour dénoncer notamment le déplacement de sa brigade mobile de gendarmerie, la cause semble entendue. Yves Jégo le qualifie de « crétin des Pyrénées », ce paysan à béret qui rougit la carte postale. Il y a donc quelque chose d’extatique chez le député de l’une des plus grandes circonscriptions de France, le seul être humain qui représente à la fois les Basques et les Béarnais. Aucun radar ne l’identifie. Sarkozy, tentant de l’éloigner de son ami Bayrou, le vérifie par deux fois en lui proposant obstinément le ministère des Armées. Jean Lassalle ne se salit pas. « Je comprends, lui dit Sarkozy excédé, que l’on puisse te prendre pour un con. »
Dans la partie hautement romanesque où ses adversaires le caricaturent, apparaît un tribun conteur charmeur, basse baryton, qui tutoie le roi d’Espagne à Candanchu sans savoir que c’est lui et embrasse vigoureusement une femme qu’il trouve très séduisante, la reine Sophie. Un pèlerin pacifiste qui explique au pape Jean-Paul II les missions de son Association des populations de montagne du monde, et part seul la nuit, à pied dans New York, au péril de sa vie, explorer le Bronx. Celui que feu le commandant Massoud appelait affectueusement « mon frère aîné spirituel en politique ». Mais, aux yeux de ses collègues éberlués, Jean Lassalle figure d’abord un combattant, fantassin imprévisible et endurant, dont les coups d’éclat empruntent au Mahatma Gandhi, qu’il admire. Il jeûne en 2006 pour garder l’usine Toyal dans sa vallée et il marche en 2013 en costume cravate pour s’imprégner de ses concitoyens. 85 pays suivent sa grève de la faim. Il frôle le drame, en s’y détruisant l’estomac.
Où personne ne va
Mais pourquoi, quand on appartient au Top 10 des élus les plus connus, se peler 6 000 kilomètres sans aucune envie de marcher ? Pourquoi emprunter 97 000 euros pour payer cette odyssée improbable, condamner par son absence l’élevage de porcs basques que son épouse, Pascale, vient de créer et laisser les électeurs désorientés ? Pourquoi repartir pendant vingt-deux jours enquêter dans 15 pays d’Europe ? « S’il n’avait pas engagé cette marche, il serait tombé malade, explique François Bayrou, l’ami de trente-deux ans qui a soutenu son expédition en rédigeant un blog très inspiré. L’impuissance des élus du peuple à avoir prise sur les événements l’obsède. Il incarne à lui seul une autre façon de pratiquer la politique, qui n’est pas transposable à un appareil. C’est profondément son destin. »
Est-ce qu’un député peut rompre à ce point les codes de la politique sans s’attirer le mépris ? S’il y a une lassitude à le voir toujours aussi différent des autres, redevenu canard parmi les cygnes, le maire de Lourdios éveille depuis plusieurs années un intérêt collectif. L’époque a douché les postures orgueilleuses. Neuf députés sur dix estiment son courage. Au fond, Jean Lassalle s’envoie dans l’arène où personne ne va, la vaste zone où dormirait un monstre. Seul élu Modem non inscrit, sollicité par tous les partis, il n’ignore pas les chapelles, y compris journalistiques, qui le réduiront toujours au populiste cantonal.
Le rejet des élites
Il en va autrement de la gauche à la droite de l’hémicycle, où ses mots appuient où ça fait mal. « Que sommes-nous devenus ? demande-t-il. Un théâtre d’ombres. La classe politique ressemble à un fétu de paille sous tutelle des techniciens et des énarques. Nous nous transmettons allégrement des alternances entre partis, en ignorant que la seule chose détestée chez nous c’est justement le parti qui ne construit rien, sauf des machines à gagner les élections. » Le député raconte la carence d’estime de soi, l’incapacité à savoir avec qui on fait société, l’absence de cap partagé, l’ambiguïté majeure d’une France qui veut s’affirmer en pays sans se voir comme tel. « La solution européenne a surgi avec ses férocités. Les citoyens y subissent le premier relais de la mondialisation financière. Tout se négocie, s’achète, se met en concurrence, même le petit service. L’Assemblée nationale sait ce contexte explosif. Mais elle désigne en chœur la reprise pour se persuader que tout va s’arranger. Nous persistons dans la croyance mystique de la relance. »
En cheminant, il comprend que la France s’accorde sur un point : le rejet des hommes politiques et des élites. Et il découvre l’ampleur des antagonismes. Une partie accuse une France moisie, de droite française, qui ne comprendrait pas l’évolution du monde. Une autre désigne une France pourrie, cupide, dans le déni perpétuel, qui s’enrichit de la mondialisation.
C’est ce feu qui retient l’attention. Un élu de la République, à portée de main, refuse de faire semblant. Les ricanements n’ont plus cours. Comme si beaucoup pressentaient que Jean de Lourdios, le berger crépusculaire, anticipe les jacqueries et les rébellions, au-delà d’une relation élus-citoyens brisée et d’un système qui ne fonctionne plus.
« L’impuissance des élus du peuple l’obsède »
Cet article a été publié dans Démocratie, MoDem, Politique et marquée , .

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